J'ai
lu récemment une interview très
intéressante dans Courrier International.
Le journaliste interrogeait un intellectuel
sénégalais, Boubacar Boris Diop,
sur la refondation de la culture
africaine et de l'influence des
intellectuels dans le tiers-monde.
Ce romancier fut radicalement marqué
par son voyage au Rwanda après le
génocide de 1994. L'Afrique Noire,
depuis la fin de la décolonisation,
s'est souvent fait remarquer par
l'atrocité de ces conflits. Lorsqu'on
évoque les " problèmes " du continent,
il est peu rare de parler de massacres
de population civile, de torture,
de viols et de charniers. L'Occident
semble si peu étonnée de cette déferlante
d'horreur qu'elle daigne à peine
prononcer quelques syllabes. Mais
comment comprendre cette rage de
vengeance et de tuerie ? Le romancier
précise " qu'aucun conflit africain
n'était déductible à un autre et
que, dans chaque cas, nous avons
affaire à des mécanismes internes
particuliers ". Vu de l'extérieur,
notre vision est assez réductrice
et nous voyons avant tout, dans
chaque pays africain, une volonté
ethnique de dominer ou d'éliminer
l'autre (différent).
Nous
employons d'ailleurs, comme synonyme
de ces exactions, le mot guerre
civile. Mais Boubacar Boris Diop
précise que " parler de guerre civile
dans ces conditions est une insulte
à la mémoire des victimes ". Mais
comment qualifier ces massacres
? Doit-on toujours parler de génocide
?
Ces
conflits sont des conflits ethniques,
c'est inéluctable. Les historiens
avancent que les pays africains
ont subi une " désacralisation "
de leur religion. Les missionnaires
du 19ème siècle ont apporté avec
eux leur propre religion et le peuple
africain a perdu le sens de sa culture.
" Dans la plupart des pays africains,
il y a eu " négociation " entre
les religions traditionnelles et
les religions importées, et cela
a permis une évolution en douceur
", ajoute l'intellectuel. Mais l'histoire
nous rappelle souvent que beaucoup
de pays en sont l'exception. De
nombreux Noirs parlent de malédiction
et l'indifférence marquée du reste
du continent les enferme dans un
scepticisme irréversible. Là se
perçoit la faille culturelle qui
assombrit l'influence des intellectuels.
Comment convaincre une population
désespérée de parler d'avenir ou
même d'y croire. Les rêves littéraires
n'existent plus pour elle, elle
ne fait que des cauchemars. Les
intellectuels doivent rester présents
sur leur continent, car un pays
sans culture intellectuelle forte
ne reverra jamais la sérénité et
la paix.
Quand
on parle d'indifférence ou même
de non-ingérence volontaire des
pays occidentaux, nous ne devons
pas oublier de mentionner le rôle
précieux de la France lors du génocide
rwandais. Nous savons tous que les
milices gouvernementales hutues
avaient été entraînées par les Français
et que Paris savait ce qui se tramait
(pas officiellement). Mais ce qui
peut choquer le plus c'est l'indifférence
des tortionnaires à massacrer une
population qui ne peut se défendre.
Pour eux, c'était un travail et
hors des heures de bureau, il n'était
pas question d'aller se fatiguer
à massacrer. On croirait parler
de l'holocauste mais d'une manière
moins raffinée.
Ce
qui m'intéresse vraiment c'est de
savoir si cette rage de l'horreur
n'a pas été transmise aux tortionnaires
par leur apprentissage militaire
offert si généreusement par la France.